Sargasses : quand les forêts flottantes étouffent les côtes.

Notre escale à St-Barth

On a fait escale à Saint-Barthélemy, et on a trouvé cette île du nord des Petites Antilles super accueillante.
C’est la seconde fois qu’on y vient, et au-delà du côté chic des rues et des boutiques (et du spectacle des avions qui atterrissent juste au-dessus de nos têtes!), l’île est un petit bijou : très verte, escarpée, fleurie, riche en biodiversité, avec des paysages magnifiques.

Mais on ne s’attendait pas à ça…

On a voulu faire la balade jusqu’aux piscines naturelles de Grand Fond, à la pointe d’une baie au sud-est de l’île. Mais à vrai dire, on ne s’attendait pas à ça. À voir autant de sargasses, ces algues brunes qui vivent en pleine mer et viennent s’échouer sur les côtes au vent des îles.

C’est la première fois qu’on en voit autant, et c’est encore plus saisissant sur une petite île comme Saint-Barth.
Les sargasses envahissent des baies entières et forment des tapis épais de plusieurs dizaines de centimètres, sur lesquels les oiseaux marins peuvent presque marcher…

Aussi, l’odeur est saisissante : un mélange d’œuf pourri, d’égouts et de soufre. Cette odeur vient principalement du sulfure d’hydrogène, un gaz produit lorsque des tonnes d’algues se décomposent dans des conditions pauvres en oxygène.

Les Sargasses c’est LE sujet dans les Caraïbes depuis une quinzaine d’années, avec des conséquences sur la biodiversité, mais aussi sur la santé des populations qui vivent sur le littoral des côtes au vent, sur la qualité de vie des habitants, sur la gestion de ces arrivages, etc.

Et Saint-Barth n’est pas épargnée : cette petite île peut se retrouver submergée en quelques jours par des milliers de tonnes d’algues venues de l’Atlantique tropical. Depuis une dizaine d’années, les satellites observent même une immense ceinture de sargasses traversant l’Atlantique tropical.

Et pourtant, au large, ces algues forment normalement un habitat essentiel. Une sorte de forêt flottante où se réfugient poissons juvéniles, crustacés, tortues et toute une chaîne alimentaire. Les pêcheurs savent d’ailleurs depuis longtemps que ces bancs attirent la vie.

Mais quand leur croissance explose et qu’elles arrivent en masse sur les côtes, c’est là que naissent les complications.

Ici, on imagine facilement l’impact de ces tapis de sargasses échouées sur la vie en dessous.
La lumière du soleil ne passe plus, et sans lumière, plus de photosynthèse pour les herbiers marins. L’oxygène chute rapidement, tandis que l’eau se charge en matière organique, en azote et en composés soufrés issus de la décomposition des algues.

Les coraux, déjà fragilisés par le réchauffement climatique, subissent alors un stress supplémentaire lié au manque de lumière et d’oxygène. Les espèces fixées meurent, et les poissons s’enfuient… lorsqu’ils le peuvent.

Une étude menée au Mexique a montré que la perte de biomasse des herbiers marins pouvait atteindre jusqu’à 99 % dans les zones les plus touchées.

Les plages de Saint-Barth sont aussi des sites de ponte importants pour plusieurs espèces de tortues marines : tortues vertes, tortues couannes ou encore tortues luths.
On imagine mal comment une femelle de plusieurs centaines de kilos peut traverser ces amas d’algues pour atteindre le sable. Et si elle y arrive, comment les petits, extrêmement vulnérables, pourront ensuite rejoindre le large sans encombre…

Mais houra! On a vu un nid de tortues sur la plage (peut-être ancien), délimité par des pierres et du bois. Une bonne nouvelle!

Le sujet des sargasses me rappelle celui des algues vertes en Bretagne.
Dans un écosystème sain, les algues ont leur place comme toutes les autres espèces. Mais quand les équilibres se dérèglent et que les apports en nutriments deviennent trop importants, certaines proliférations explosent et finissent par étouffer les milieux côtiers.

La différence ici, c’est que les sargasses se développent en pleine mer avant de venir s’échouer sur les côtes.

Comme souvent en écologie, lorsqu’un milieu reçoit trop de nutriments, le système peut basculer dans une forme d’eutrophisation.

Même si les sargasses embêtent les plaisanciers comme nous (encrassant les filtres, nous obligeant parfois à zigzaguer entre les bancs, et empêchant même de pêcher…), elles restent au large de véritables oasis de biodiversité.

Mais lorsque ces radeaux deviennent gigantesques et quasi permanents, les scientifiques commencent aussi à s’interroger sur leurs effets potentiels sur tout l’écosystème du large, jusqu’aux grands prédateurs et mammifères marins.

À Saint-Barth, les municipalités essayent de retirer les sargasses, et les camions circulent sur l’île chargés d’algues.
En 2024, l’île a dépensé environ 1,4 million d’euros pour leur collecte et leur traitement.

Et paradoxalement, le nettoyage mécanique des plages peut lui aussi fragiliser ces milieux, en compactant le sable ou en perturbant les zones de ponte.

Car la crise des sargasses ne se joue pas seulement sur les plages, mais aussi dans la gestion de cette biomasse géante une fois ramassée.

Malgré tout ça, les paysages restent magnifiques.
Et on a eu la chance incroyable de tomber par hasard sur un nid de paille-en-queue, cet oiseau marin magnifique. Il était là, immobile, puis tout à coup il s’est levé, a grimpé un peu maladroitement sur le rocher… avant de s’envoler au-dessus des vagues.

Dans son nid, sous la roche, à même le sol, pas d’œuf à couver, mais des restes de poissons et d’os.

Un rappel que malgré les déséquilibres visibles, la vie est encore partout ici.

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